GHISLAIN POIRIER

INTERVIEW: GHISLAIN POIRIER: SOLEIL (2002)

LE GOSSEAUX DE SON
by Guillaume Bourgault-Coté


MONTRÉAL - À prime abord, son nom n'annonce en rien que le type fait de la musique techno : Ghislain Poirier. Sourire large et gueule de clown, il dit lui-même que ça ne sonne pas trop électronique comparativement à tous les pseudonymes qu'utilisent généralement les musiciens d'ordinateur. « Mais mon nom n'aura l'air ridicule qu'ici : en Allemagne, ils vont trouver ça exotique ! »

Le susnommé Poirier a surpris beaucoup de monde dans la communauté de la musique électronique montréalaise, l'automne dernier. Il n'y a pas de Sud·, son premier album de techno « à l'esthétique minimale », a été édité sur le label 12K à New York, réputé pour la qualité de ses productions minimalistes. La chose serait déjà notable s'il n'y avait en plus ceci : Poirier a confectionné la totalité de l'album sur un vieux PC, avec un logiciel tout simple et même pas destiné à la création musicale. Le seul clavier utilisé fut celui à gauche de la souris. Des moyens minimes pour du techno minimal, le concept se tient·

Qui plus est, le Montréalais de 25 ans n'a aucune connaissance théorique ou pratique de la musique. Vous lui mettez n'importe quel instrument de musique entre les mains, il n'en tirera rien. Par contre, donnez-lui un son, un tout petit son de rien du tout, il le gossera solidement jusqu'à en faire une toune complète. Autodidacte ? Totalement, ou plutôt formé à l'école de l'oreille et du tâtonnement.

Depuis la sortie du disque, les bonnes critiques s'accumulent à Montréal comme un peu partout ailleurs sur la planète de l'électronique (son album est distribué au Japon, en Europe, aux États-Unis et au Canada). Poirier a aussi été mis en nomination au dernier gala des prix MIMI, début mars.

Les experts, donc, ont tous noté la grande qualité d'un album fabriqué à partir de rien. Un « petit bijou de techno minimal, étonnant de maîtrise et de sobriété [·] qui se laisse écouter sans difficulté, contrairement à d'autres albums du genre », ou encore « une approche plutôt mélodique, des lignes de basse rondes jouées en boucle et truffées d'effets de délai et d'écho. L'ensemble rappelle le dub berlinois mais possède sa propre géographie sonore. [·] Il insuffle un vent chaud dans l'univers froid du techno. »

Économie de moyens

Si Poirier en est à ses premiers pas en tant que compositeur, précisons tout de même que le gars ne sort pas d'une boîte à surprises musicale : on pourrait peut-être le croire à voir la chevelure qu'il cache sous sa grosse tuque de laine bleue, mais bon ! Pendant cinq ans, il a animé l'émission Branché monde, le rendez-vous des « technoïdes » en radio à Montréal. Critique actuel de la revue Night Life, il a récemment mis sur pied une branche dédiée au hip-hop africain dans le site Internet de Bande à part, à Radio-Canada, résultat d'un séjour de recherche de trois mois dans trois pays d'Afrique de l'Ouest.

« Ce que j'aime dans le techno, expliquait l'artiste en entrevue cette semaine, c'est que c'est une musique d'exploration et de recherche de sons où on peut se permettre toutes sortes de choses, particulièrement dans le minimal. J'aime les trucs calmes et posés, c'est donc un type de musique qui me convient bien. Le défi est d'en faire le plus avec le moins possible, de voir jusqu'où on peut retrancher des sons pour que la toune se tienne quand même. Pour moi, la vraie virtuosité réside dans la retenue, l'économie de moyens. »

Il décrit lui-même sa musique comme étant d'ambiance, basée sur la répétition de boucles musicales où les mélodies tiennent bonne place. « L'objectif dans la répétition, c'est que les gens finissent par se perdre à l'intérieur de la pièce, que tous les repères de temps tombent, pour se sentir ailleurs. »

Pour arriver à ce résultat, le chemin est plutôt tordu et se sépare sur plusieurs pièces travaillées en même temps. Poirier crée ses propres sons, mais à partir de sons déjà existants. « Je les transforme tellement que je ne sais même plus moi-même ce qu'ils étaient au départ. » Des vieux disques de reggae, de dub ou de funk servent de base aux expérimentations. « Ils ont une couleur particulière, un petit son pas trop clair. Peu importe les changements, ils vont garder ce " bagage génétique " qui donne plus de chaleur, en bout de ligne. J'aime que ma musique soit chaude, comme une sorte de couverture, même si ce n'est pas l'image qu'on a du techno. »

Maturité à Montréal

D'abord comme animateur radio, et maintenant en tant que créateur, Ghislain Poirier a vu la scène techno de Montréal prendre beaucoup de maturité depuis deux ans. « Nous sommes dans une bonne période, dit-il, qui devrait durer au moins cinq ans. La ville est devenue une plaque tournante en Amérique du Nord, avec un son particulier et une masse importante de gens qui font de la musique et sont respectés à travers le monde. Ça fait un réseau stimulant et créatif. »

Son prochain album, déjà terminé, sortira d'ailleurs sur une étiquette montréalaise à l'automne. Le titre ? Sous le manguier, pour poursuivre la thématique du Sud et du soleil dans le groove. Mais cette fois, l'ordinateur sera un peu plus performant et Poirier n'aura plus à séparer ses tounes en deux pour qu'elles entrent sur son disque dur !
Ghislain Poirier