TAYLOR
DEUPREE:
URB (US)
ENGENIEURS
DE SONS
by
Nicholas Tittley
Depuis
déjà quelques années, Alain Mongeau songeait
à organiser un événement de l'envergure
de Mutek. Après avoir tâté le terrain avec
le Media Lounge et le Symposium des arts électroniques,
il lance enfin un festival consacré aux nouvelles explorations
sonores, qui permettra au public montréalais de se familiariser
avec une avant-garde qui n'est que peu (ou pas) représentée
ailleurs. Pas assez savantes pour les électroacousticiens,
pas assez jazzées pour les actualistes, et décidément
trop bizarres pour le raver moyen, ces musiques avaient besoin
d'un événement majeur pour se faire remarquer.
«Le monde de la musique électronique évolue,
mais, comme toujours, 'Amérique du Nord, et le Québec
en particulier, a un train de retard, explique Mongeau. En Europe,
on vit actuellement la troisième vague de techno, qu'on
appelle souvent la post-techno, alors qu'ici, on en est encore
au stade de la fête et des clubs, ce qui explique le succès
de la musique house ici.»
On
ne s'étonnera pas de retrouver à Mutek beaucoup
d'Allemands (le label Raster-Noton, Pole, Panacea, etc.), des
Américains, mais aussi des Québécois, comme
le collectif Oral (dont fait partie Jérôme Minière),
Alexandre Saint-Onge, [The User], et les représentants
du label Hautec. Plusieurs des artistes présents sont
issus d'autres disciplines que la musique, surtout des arts
visuels et des nouveaux médias électroniques.
«Ils abordent tous la musique par le biais d'outils informatiques,
et la plupart d'entre eux traitent le son comme une matière
plastique», explique Mongeau. Fait à noter: plusieurs
proviennent de la branche plus dansante de la techno. D'ailleurs,
dans un monde idéal, Mutek serait l'improbable lieu de
rencontre des club kids et des amateurs d'électroacoustique,
deux univers malheureusement très sectaires. «On
commence à voir des ponts entre les deux mondes, mais
l'ouverture vient surtout des jeunes, lance Mongeau. Ce n'est
pas pour rien que la prochaine édition du SONAR (la méga-rencontre
annuelle du milieu életronique à Barcelone) débutera
avec un concert de Stockhausen.»
Cette
nouvelle génération, bien qu'elle aborde la musique
d'une façon des plus novatrices, s'inscrit en effet dans
un courant artistique et historique. Le film Modulations, présenté
au FCMM il y a deux ans, illustrait d'ailleurs clairement le
fil qui relie Pierre Henry à The Orb. Le travail de la
réalisatrice du film, Iara Lee, sera d'ailleurs mis en
lumière lors de Mutek. Fondatrice des productions Caipirinha,
Lee est une passionnée de la multidisciplinarité.
L'un de ses plus importants projets est d'ailleurs la série
Architettura (le 7 juin, à Ex-Centris) qui vise à
illustrer les parallèles entre l'architecture et la musique.
L'un
des participants les plus illustres à cette série
est le New-Yorkais Taylor Deupree. En compagnie du compositeur
d'origine grecque Savvas Ysatis, il a concocté Tower
of Winds, une pièce inspirée d'un édifice
créé à Yokohama par l'architecte japonais
Toyo Ito. Issu du mouvement rave, connu pour son travail sous
les noms de Prototype 909, SETI, et Human Mesh Dance et Futique,
ce prolifique compositeur a aussi fondé sa propre étiquette,
12k, à qui Mutek consacre un 5 à 7 au Laïka.
«Durant mes premières années de carrière,
je me suis surtout consacré à des trucs techno
et ambient qui étaient ouvent des dérivés
de ce que d'autres musiciens avaient déjà fait,
avoue Deupree. Mais plus j'allais dans des raves, et plus je
me sentais vieux, déconnecté des jeunes ravers.
Même lorsque j'oeuvrais dans le techno plus "traditionnel",
j'ai toujours fait de la musique que l'on pouvait apprécier
en dehors des pistes de danse. Le point tournant de ma démarche
artistique a été Tower of Winds; c'était
la première fois que je m'inspirais de quelque chose
d'étranger au monde de la musique.»
Deupree,
un grand fan du Canadien, attend énormément de
son passage à Montréal, une ville où il
rêve de jouer depuis des années. «Je suis
vraiment heureux de pouvoir présenter mon travail dans
un tel environement, explique-t-il. Nous avons vraiment besoin
de plus d'événements du genre de Mutek en Amérique
du Nord; pour des créateurs en mon genre, des trucs comme
le Miami Winter Music Conference ne sont d'aucun intérêt.»
On
l'imagine en effet très mal distribuant ses enregistrements
minimalistes sous le soleil de Floride. La démarche de
Deupree serait-elle élitiste? «Je pense que je suis
coupable d'un certain élitisme, mais ça me permet
d'avoir des rapports très intimes avec mon public; je
sais que je communique avec des gens qui partagent mes idées.
Je ne suis pas snob, mais je suis réaliste: je sais que
ce que je fais ne plaira pas aux masses.» Bien que tout
le monde s'entende pour affirmer que les musiques présentées
à Mutek ne sont pas nécessairement faciles d'accès,
Mongeau est persuadé que l'événement va
se tailler une niche à Montréal. «Il faut
accomplir un travail d'éducation et de conscientisation;
à mon avis, Mutek va réaliser pour les nouvelles
musiques électroniques ce que le Festival du Nouveau
Cinéma a fait pour le septième art.» C'est
ce qu'on lui souhaite.